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Raffaele D'Alessandro. Puissance et vulnérabilité « Je tiens Raffaele d’Alessandro pour un des musiciens les plus complets de notre génération. Il n’est pas seulement un pianiste racé, sensible et vigoureux, un organiste remarquable, mais aussi – et surtout – un créateur d’une puissance et d’une richesse d’inspiration indubitables. » Dinu Lipatti, octobre 1950 Puissant, singulier, cet Alémanique de père italien portait en lui les contradictions et la richesse de ses multiples appartenances : formé à Zurich, il est allé chercher à Paris, chez Marcel Dupré, Paul Roës et Nadia Boulanger ce qu’il sentait lui manquer encore. Faut-il voir dans le lyrisme tourmenté, inquiet, d’une grande part de son œuvre, joint à la clarté et la concision de la forme, la marque de ses attaches à la fois germaniques et latines ? Ou dans une nature tantôt farouche, tantôt gaie et détendue, la source profonde de son talent ? Réécoutez le mouvement lent du Concerto Grosso, ce lyrisme douloureux, étiré, qui évoque la Musique pour cordes, percussions et célesta de Bartók. Il est aussitôt suivi d’un mouvement sautillant, d’une gaieté ingénue et insouciante. Tout l’homme est là. Un fait est sûr : l’auteur du Tema variato et des Stances, de la Sinfonietta et des Préludes est un rebelle. A la question : « Comment fait-on aujourd’hui pour ne pas être sériel ? » , il répondrait, d’une moue impertinente et ravie : « Comme moi ! » D’Alessandro refusait de céder aux modes, à l’intellect ou à la complaisance ; à toute création qui ne soit personnelle, d’instinct. Mais un instinct rivé à la fois à la tonalité et à la forme sonate. « Le but qu’il poursuivait, écrit Constantin Regamey, était la parfaite union des éléments expressifs, mariée à la spontanéité directe et presque naïve : idéal incarné par Mozart ». Et n’oublions pas la couleur, chez cet admirateur de Debussy. Recherche de timbres, trouvailles harmoniques, dans son œuvre symphonique, comme dans tant d’opus de sa musique de chambre, enrichissent le clair-obscur d’un monde intérieur peuplé de nuages menaçants et de matins clairs. Antoine Bosshard - - - Raffaele d’Alessandro est né le 17 mars 1911 à Saint-Gall. Fils d’un Italien émigré en Suisse et d’une mère d’origine grisonne, il montre très tôt des aptitudes certaines pour la musique, pratiquant à la fois le piano et le violon, et abordant vers 13 ans la composition. Elève à Zurich, dès 1932, de Paul Müller et Willi Schuh (composition) et de Victor Schlatter (orgue), son talent exceptionnel lui permet de jouer le piano en autodidacte, à l’étonnement admiratif des professionnels. Grâce à une mécène hollandaise, il poursuivra ses études à Paris, dès 1934, chez Nadia Boulanger (composition) et Marcel Dupré (orgue), tout en prenant des cours de piano chez Paul Roës, héritier de la tradition Liszt/Busoni. Ses contacts lui permettent aussi de rencontrer les organistes Vierne et Tournemire, auxquels il voue une grande admiration, et passe alternativement de la pratique du piano à celle de l’orgue, tout en travaillant intensément la composition. «Vous portez en vous une vraie œuvre», écrira Nadia Boulanger dans l’une de ses lettres au jeune musicien. La guerre éclate et, en 1940, d’Alessandro doit rentrer en Suisse, à Lausanne, où il résidera jusqu’à sa mort, le 17 mars 1959, jour de ses 48 ans. Une période matériellement fort difficile pour le musicien, bien décidé à tout sacrifier à son œuvre. Mais période de grande créativité qui, des 24 Préludes (1940) à la Sonate pour flûte alto et piano (1958) lui permet d’écrire à la fois des œuvres de musique de chambre et de la musique symphonique (Concerto grosso, Sinfonietta, 2 symphonies, 3 concertos de piano, concertos de violon et de hautbois), un opéra (Jürg Jenatsch, inachevé), de la musique de scène (Partage de Midi, de Claudel) ou de film (La Poudre), de la musique vocale (Huit Stances), un ballet (Isla Persa), et quelques œuvres chorales. Les dernières années de sa vie sont marquées par le succès et la reconnaissance de son œuvre : il part en tournée (Allemagne, Espagne), et se voit joué, très fidèlement, par Victor Desarzens et l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Tombé dans un demi-oubli durant quelques décennies, il est redécouvert par les interprètes d’aujourd’hui. Citations « … J’écris ce que je crois être de la musique, rien que de la musique, de la musique pure, en cherchant la perfection formelle et la clarté. Ce que l'on appelle "message musical" ... ou poésie est donné par surcroît comme l'expression spontanée du subconscient. ...En tout cas, je ne cherche qu'à faire de la musique, mais, par ma musique, ni littérature, ni philosophie… »